Ordre Equestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem-Lieutenance de Belgique - Ridderorde van het Heilig Graf–Landscommanderij België
https://ordredusaintsepulcre.be/Compte-rendu-de-l-intervention-du-Pere-Merchat
      Compte-rendu de l’intervention du Père Merchat

Compte-rendu de l’intervention du Père Merchat

BRUXELLES - Voici le texte de l’intervention du Père William MERCHAT à Bruxelles, le 25 septembre 2019 sur Mariam Baouardy / Sainte Marie de Jésus Crucifé.


Conférence donnée à Bruxelles pour l’Ordre du Saint-Sépulcre 25 septembre 2019 P. William Marie Merchat

Quelques accents d’une biographie spirituelle de sainte Mariam Baouardy

Une amie me disait un jour : « Nous ne choisissons pas les saints, ce sont eux qui nous choisissent. » Je crois profondément à cette parole. On peut s’intéresser à tel personnage de l’histoire, tel témoin de la foi… mais comment se fait que tel ou tel nous parle davantage, nous rejoint, devient peut-être même une référence pour nous ?
Pour moi, chrétien, un grand mystère enveloppe nombre de nos relations, celui de la communion des saints.
Avec les saints, nous découvrons la puissance de l’Incarnation. « Le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous » (Jn 1,14), proclame saint Jean. La Parole s’est incarnée. En hébreu, la racine « davar » signifie parole et événement. Quand Dieu parle, il crée, il donne la vie. La Parole de Dieu est toujours un événement car elle est toujours jaillissement de vie.
Aussi, en prenant notre chair, Dieu crée l’événement le plus important dans la continuité de la création première et toujours en chemin. Il choisit de rejoindre sa création pour accomplir son projet : nous transformer en Lui, nous faire vivre de son Souffle. Il a choisi d’assumer toutes les étapes de la maturation d’un être humain et de partager jusqu’à notre mort pour que ce Souffle traverse toute l’humanité de manière décisive et définitive. « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va vers le Père sans passer par moi » (Jn 14,6), déclare Jésus à Philippe, au soir de la Passion. Entendons ainsi que Jésus prend sur lui toute l’humanité et tout ce qui compose notre humanité.
Avec Mariam, le mystère de l’Incarnation se dévoile dans la petitesse et l’humilité. « Le petit rien de Jésus », comme elle aimait à s’appeler, nous donne un témoignage fort de l’accueil du Verbe de Dieu dans une vie où le visible croise sans cesse l’invisible, où la nature humaine se laisse inonder par la grâce au cœur de la fragilité.
C’est dans cet esprit que nous allons cheminer pendant cette matinée. Celle qui se voulait la plus petite, un « petit rien », sera notre compagne pour découvrir et expérimenter la puissance de l’Incarnation du Verbe de Dieu dans notre propre humanité.

« En elle, tout nous parle de Jésus. » Ces paroles de saint Jean-Paul II sont le plus beau compliment, me semble-t-il, qu’on pourrait faire d’un chrétien ! Une vie totalement habitée par l’Esprit du Seigneur, nourrie de la Parole de Dieu, des sacrements et rayonnant sa charité.
La culture orientale est le terreau de la sainteté de Mariam. Tout en elle parle de Jésus à partir de l’Orient et dans l’esprit de l’Orient. Et pourtant, son message a une portée universelle, car il rejoint les racines de l’Eglise et du Carmel et appelle à les vivifier dans le souffle de l’Esprit Saint.

Avec Mariam, l’invisible devient visible
Ce que l’œil ne voit pas, l’âme le révèle. Événements, rencontres et amitiés, manifestations surnaturelles… tout est rencontre chez Mariam… Aussi, évoquerons-nous des rencontres fondatrices nous conduisant naturellement au carrefour du visible et de l’invisible. Ils se croisent et semblent même se conjuguer pour créer une cohérence de vie et de réponse aux appels de Dieu.

La puissance dans la faiblesse
Il convient tout d’abord de tracer quelques lignes majeures de la vie et de l’itinéraire de Mariam. Il ne s’agit pas d’une biographie mais de quelques événements qui nous permettrons de connaître un peu son chemin et nous laisser rejoindre par cette sœur aînée dans le Christ.
En évoquant la vie de Mariam, la vie spirituelle, avec ses grâces très particulières, ressort comme un relief saillant sur une vallée. Si nous ne regardons que ceci, nous risquons de passer à côté d’une vraie rencontre avec elle. Sa vie mystique est peut-être hors du commun, mais elle est le témoignage de « la force de Dieu dans la faiblesse de l’homme », selon l’expression du Bienheureux Marie-Eugène de l’Enfant Jésus.
Avec Mariam, nous apprenons à vivre selon les mots de saint Paul : « Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi... » (1 Co 1,27-28)

Mariam est née le 5 janvier 1846 à Ibillin, en Galilée. Ses parents avaient perdu douze enfants en très bas âge et s’étaient rendus en pèlerinage à Bethléem pour demander la grâce d’un enfant qui vivrait. Deux enfants naîtront de cette grâce, Mariam et Boulos (Paul), expérience de la puissance de Dieu au cœur de la détresse d’un couple marqué par la difficulté de transmettre la vie. Elle fut baptisée et grandit dans le rite grec melkite.
Mariam fit ses premiers pas sur les pentes du Mont Carmel avec à l’horizon, le Mont Hermon, la plaine de Jezréel, la baie de Haïfa et la descente vers Tibériade. Oliviers, figuiers, vigne, faune et flore foisonnante, dans un bain d’amour familial, ses premières rencontres furent celles de la création. Retentit ainsi un appel à la louange du Créateur qui résonnera souvent dans ses poèmes et ses chants improvisés. La joie de la création et la lumière vive de la Terre Sainte reviendront souvent dans sa prière : « O Soleil de justice, venez m’éclairer, faites descendre sur moi votre chaleur, votre lumière… venez faire fleurir ces roses pour vous glorifier. » Ou encore : « Vois, la nature le loue : le ciel, les étoiles, les arbres, les herbes, tout le loue ; et l’homme, qui connaît ses bienfaits, qui devrait le louer, il dort !... Allons, allons réveiller l’univers… »
Autre expérience de fragilité, Mariam perd ses parents, très jeune, en l’espace de quelques semaines. Elle a à peine trois ans. Elle est confiée à un oncle maternel et séparée de son frère qu’elle ne reverra jamais.

Les premières touches de sa vocation se dessinent dès son enfance. Mariam lave énergiquement des petits oiseaux, ils en meurent. Elle doit les enterrer. Toute triste, elle s’entend dire intérieurement : « Vois, c’est ainsi que tout passe ; mais si tu veux me donner ton cœur, je te resterai toujours ». Un appel intérieur naît de l’expérience de la beauté et de la fragilité de la vie.
Puis, vient l’heure du choix de Dieu : Mariam a douze ans, son oncle veut la marier. Fidèle à son désir de consacrer sa vie à Dieu, et malgré les menaces de son entourage, elle refuse. Elle essaye d’informer son frère de cette situation par un courrier qu’elle veut confier à un ancien serviteur de son oncle. Celui-ci, musulman, l’invite à se convertir à l’islam. Devant son refus, il l’égorge et la laisse pour morte dans une ruelle d’Alexandrie. Soignée par une dame vêtue de bleu, elle est guérie miraculeusement.
Cette dame, qui est en fait la Sainte Vierge, lui donne des conseils précieux et les grandes lignes de son chemin de vie : « Vous ne reverrez jamais plus vos parents et vous vous ferez religieuse. Vous ne resterez pas dans le premier Couvent où vous entrerez, mais vous irez dans un autre où vous ferez profession et trois ans après vous mourrez... Vous aurez beaucoup à souffrir, mais après votre mort tout le monde connaîtra ce que le bon Dieu a fait en vous et de grandes choses se feront ».
Là encore, la force de Dieu se manifeste dans la faiblesse d’une jeune fille, le mystère de l’Incarnation déploie sa grâce dans la petitesse de l’homme.

« Les relais de l’Esprit Saint »
Commence pour Mariam une période d’errance. Ne pouvant plus retourner dans sa famille, elle devient servante chez des proches. Puis, malgré les paroles de la dame, dans l’espoir de revoir son frère, elle part à Jérusalem, elle se rend en Syrie et au Liban où elle travaille comme servante dans des familles chrétiennes aisées.
A Jérusalem, elle fit une rencontre surprenante, toujours à la croisée de l’invisible et du visible… Elle a 15 ans, dans le souk, un charmant jeune homme se présente à elle, nommé Jean-Georges. Il l’encourage à faire vœu de virginité perpétuelle. Elle accepte à condition qu’il s’engage à faire de même. Tous deux font ce vœu sur la tombe du Christ. En la quittant, il renouvelle les paroles de la dame en bleu. Mariam comprendra plus tard que ce jeune homme était un ange.
Au Liban, sa vie fut digne de romans feuilletons où se mêlèrent phénomènes surnaturels (guérisons, visions…), accusation infondée de vol et amitié avec des familles de commerçants qui la conduiront jusqu’à Marseille en 1863. Mariam a 17 ans.
La famille Naggiar tient beaucoup à elle, Mariam y sera servante pendant deux ans. Cette période fut un moment intense de recherche vocationnelle. Mariam fréquentait la paroisse St Nicolas de Myre. Elle était accompagnée par le curé, le Père Abdou, qui comprit assez vite l’âme d’exception qui venait à lui. Dans ses fréquentes visites à Notre Dame de la Garde, elle se rendit compte qu’un jeune homme tenant à la main un enfant était souvent sur son chemin. Celui-ci lui confia connaître son projet vocationnel et lui dit la suivre tant qu’elle ne serait pas rentrée au couvent. Mariam y reconnaîtra saint Joseph, veillant sur elle depuis que son père mourant l’avait confiée à lui.
Après un rapide passage chez les clarisses, elle entra chez les sœurs de Saint Joseph de l’Apparition à La Capelette, en 1865. Elle devenait « fille de saint Joseph ». Deux rencontres y seront décisives, deux maîtresses des novices, Mère Honorine et Mère Véronique accueilleront avec bienveillance et discernement les premiers signes extraordinaires, extases et stigmates. Mariam ne réalisait pas ce qu’elle vivait. La simplicité de son âme lui voilait le sens de ces phénomènes, la protégeant ainsi de l’orgueil. Mais son séjour à La Capelette fut bref, car elle ne fut pas admise au noviciat par peur de ses signes particuliers.
La Providence allait à nouveau la marquer de son sceau : Mère Véronique, quittant la congrégation de Saint Joseph de l’Apparition pour entrer au carmel de Pau, obtint la permission de la prendre avec elle. Et voici Mariam, à 21 ans, découvrant le carmel et devenant « fille de sainte Thérèse » !

Devenir carmélite
Du Carmel, elle ne connaissait que la chaîne montagneuse de son enfance et les paysages tantôt colorés tantôt arides qu’elle voyait de son village. Secrètement préparée par le Seigneur, pétrie par le terreau biblique et par son expérience liturgique orientale, elle se sentit très vite chez elle dans sa nouvelle famille.
« Oh ma mère, je ne puis pas vous dire le bonheur que j’ai d’être au Carmel, il me semble que je suis au paradis et je pense comment serai-je donc au ciel, puisque c’est comme ça sur la terre. Oh quelle charité !... Toute la journée on garde le silence, la solitude, enfin c’est le paradis que le Carmel. Il m’est impossible de vous exprimer tout ce que je sens et toute la vérité, » fait-elle écrire à Mère Baptistine Vigouroux , peu après son entrée au carmel.
Admise au carmel de Pau en juin 1867, elle reçut l’habit religieux le mois suivant et le nom de Marie de Jésus crucifié. Elle insista pour être sœur converse, « de voile blanc », afin de demeurer toujours petite et servante de ses sœurs. Guidée par ses formatrices et par sa riche vie intérieure, elle monta rapidement sur les sommets du Carmel. Ses compagnes la décrivaient comme une jeune novice appliquée. Son tempérament oriental et sa difficulté à parler français la rendaient attachante. Ne sachant articuler le tu et le vous (indifférenciés en arabe), elle s’adressait avec la même simplicité à un enfant ou à un évêque.
C’est dans le cocon du carmel de Pau que la jeune carmélite déploya ses ailes au propre et au figuré… Combien de charismes s’y révélèrent des extases à la transverbération du cœur en passant par les lévitations et les longues possessions démoniaques et angéliques. Ainsi, se dessinait un chemin particulier d’union au Christ souffrant et d’intercession pour l’Eglise et le monde.

Pour Mariam, l’entrée au carmel de Pau est décisive. Le Carmel est né en Orient, il rejoint son histoire et sa culture. Il a pris forme à la croisée des traditions monastiques orientale et occidentale. Dans l’héritage de la tradition prophétique d’Elie, les premiers carmes se sont rassemblés sur les pentes du Mont Carmel, en Terre Sainte. Ils ont grandi dans le double esprit du prophète, transmis à son disciple Elisée : la contemplation et l’action, l’oraison et le service de la charité. En prenant la Vierge Marie pour Mère, ils se sont placés sous son manteau pour devenir, à son école, disciples de Jésus-Christ. Par son développement en Occident dès le XIIIème siècle, le Carmel est devenu un pont entre les deux poumons de l’Eglise.
Le prophète Elie, la Vierge Marie, saint Joseph et les saints du carmel seront autant de compagnons de route qui aideront Mariam à répondre à sa vocation, soutenue par sa communauté. Dans ce bain fraternel et spirituel, Mariam, devenue Sœur Marie de Jésus crucifié, gravira les pentes de la vie spirituelle jusqu’à la sainteté.
Cette ascension spirituelle nous est relatée par les récits des sœurs qui ont partagé sa vie à Pau, à Mangalore en Inde, à nouveau à Pau et enfin à Bethléem. Au jour le jour, de nombreux détails nous sont donnés : une charité concrète et ouverte à tous, une intelligence et un art de la poésie qui étonnent quand on sait son peu d’instruction, une humilité à toute épreuve qui enveloppe sa riche vie spirituelle.

En 1870, partie pour la fondation du carmel de Mangalore, en Inde. Elle y fit ses vœux perpétuels, mais traversa aussi un temps de turbulences intérieures et communautaires terribles. Incomprise par son entourage, accusée d’être possédée, Mariam retourna à Pau, en 1872, où elle entendit l’appel pressant à fonder un carmel à Bethléem.
Son séjour en Inde est une épreuve. Deux années au cours desquelles elle participe à la fondation d’un carmel à Mangalore (1870-1872). Deux années de souffrance et d’incompréhension, à lire comme une traversée des ténèbres, un plongeon dans le Mystère Pascal. Il en est souvent ainsi dans la vie des saints et dans nos propres chemins, les temps les plus rudes sont les préparatifs et les occasions des grandes conversions et des appels les plus forts.
La fécondité spirituelle de Mariam s’est nourrie de cette étape de souffrances où elle a appris à ne compter que sur la fidélité de Dieu et à y répondre avec son désir et sa pauvreté. Les fruits n’en sont que plus beaux pour l’Eglise entière. La sainteté de Mariam est fondée sur la confiance et l’humilité à l’école de la Vierge Marie et de l’Esprit Saint. Elle nous est offerte comme un témoignage d’amitié avec le Christ et un chemin possible de sainteté.
Extases, possessions, transverbération du cœur, prophéties… Sa vie mystique n’est que le reflet du chemin proposé à tout chrétien, chacun à sa mesure et selon la grâce qui lui est donnée. Sa poésie aux accents bibliques et ses lettres vibrantes à ses correspondants laissent entrevoir quelques flammes du feu qui dévorait son âme. C’est ainsi que Mariam, carmélite, devient une sœur aînée pour les chrétiens d’Orient et d’Occident et qu’elle nous plonge dans la culture de la Bible, sa culture originelle. Ne soyons donc pas étonnés si son caractère oriental s’exprime à travers des moments de joie exubérante ou d’angoisse terrible ! Elle nous livre son cœur pour nous aider à ouvrir le nôtre au Seigneur.

Mariam fondatrice
Dernière étape de la vie de Mariam : la fondation du carmel de Bethléem, puis celui de Nazareth. Le 20 août 1875, elle part avec un groupe de carmélites de Pau fonder cette nouvelle communauté pour laquelle elle a tant œuvré. Dès le mois de novembre 1876, les sœurs s’installent dans le monastère actuel et Mariam y supervise les travaux. Parlant l’arabe, elle assure le lien avec les gens du pays. Mais, l’heure de l’offrande ultime sonne et Mariam meurt précipitamment suite à un accident, le 26 août 1878.
Cette dernière étape de sa vie est marquée par le désir brûlant de voir s’accomplir en sa chair l’union avec l’Epoux de son âme. L’épouse du Cantique des cantiques voit s’approcher le Bien-aimé et se consume d’amour pour lui.
« Mon Bien-Aimé, où êtes-vous ? Qui a vu mon Bien-Aimé ? Je l’ai cherché et je ne l’ai pas trouvé… Mon Bien-Aimé, je marche, je cours, je pleure : je n’ai pas trouvé mon Bien-Aimé… O Jésus, mon Amour, je ne puis pas vivre sans vous. Où êtes-vous, mon Bien-Aimé ? Qui a vu mon Jésus ? Qui a trouvé mon Bien-Aimé ?
Vous le savez, mon Amour, toute la terre ne m’est rien sans vous, toute l’eau de la mer ne suffirait pas à rafraîchir mon cœur…
Assez, assez, ô Jésus, je vais mourir de douleur et de ravissement… Qui a consolé mon cœur ? C’est vous, mon Bien-Aimé. Qui l’a rafraîchi ? C’est vous, mon Amour ! »

Mariam a été béatifiée le 13 novembre 1983 par saint Jean-Paul II et canonisée le 17 mai 2015 par le Pape François. « En elle, tout nous parle de Jésus », disait saint Jean-Paul II.
C’est le plus beau compliment qu’on peut faire d’un chrétien. C’est la prière que je formule pour chacun de nous. Que l’Esprit Saint, la Vierge Marie et sainte Mariam nous accompagnent pour que tout en nous laisse résonner le mystère de Jésus. Ainsi, il prendra toute sa place jusqu’à nous transformer en lui.
Ceci appelle une conversion de notre part : choisir avec Mariam et la Vierge Marie de ne pas nous attacher à notre propre vie avec ses talents et ses défauts, avec notre désir de perfection et notre péché, mais de regarder le Christ et de lui permettre de déposer en nous son Souffle de vie.

Marie de Jésus Crucifié
Mariam, au carmel, Sœur Marie de Jésus Crucifié, est avant tout « Marie de Jésus ». Son désir d’union au Christ s’est concrétisé dans sa fidélité au cœur des épreuves humaines et spirituelles. Les paroles entendues intérieurement dans sa petite enfance furent une lumière constante, particulièrement dans les moments d’épreuves et de choix.
Son attachement profond au Christ, dans le mystère de la croix, est devenu le chemin privilégié de sa sainteté. Marquée dans sa chair et dans son âme par le mystère de la croix, c’est en amoureuse, à l’école des saints du Carmel, qu’elle s’offrit au Seigneur. L’Esprit Saint lui apprit peu à peu à accueillir et à vivre ce mystère. Les innombrables grâces qu’elle reçut comme les plus douloureuses épreuves furent le creuset humain et spirituel de cette voie et de cette union.
C’est dans cette perspective que nous pouvons lire sereinement sa riche vie spirituelle. En effet, certaines personnes, friandes d’extraordinaire, cherchent en Mariam un modèle ou un appui pour leur quête. D’autres, la fuient considérant que ce chemin spirituel n’est pas pour eux. Or, la bonne manière de recevoir le témoignage de Mariam se situe, semble-t-il, dans l’équilibre de ces deux attitudes : accueillir l’expérience d’un saint comme un témoignage de l’œuvre de Dieu dans la vie d’une personne et y trouver des repères pour sa propre vie sachant que chaque existence est unique et donc inimitable. La grande erreur serait la comparaison ! Les saints ne sont pas des objets de comparaison mais des « compagnons de marche vers le Ciel », disait saint Jean-Paul II.
Mariam nous tourne donc vers le Christ rédempteur. En lui, nous trouvons « le chemin, la vérité et la vie. » (Jn 14, 6) Son témoignage nous ouvre une double voie : celle de la miséricorde reçue dans la vie sacramentelle et celle de l’offrande de notre vie. Elle trouve sa source et son accomplissement dans le mystère de l’Eucharistie. Avec Marie de Jésus crucifié, nous recevons cette invitation à nous plonger dans le mystère pascal, source de la miséricorde de Dieu, et à entrer dans l’offrande du Christ. « Que l’Esprit Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire », demandons-nous dans la troisième prière eucharistique.
Sang et or pourraient colorer son blason. Avec Marie de Jésus crucifié, tout passe par la croix, tout s’explique par la croix, tout trouve son sens dans le mystère du don de soi, à l’image du Christ en croix. Mais, cette croix est glorieuse, sans cesse rayonnante et donc la porte ouverte à la vraie joie. Dans la nuit spirituelle qui l’habitait parfois, elle s’écriait : « Je souffre, je ne sais pas si je serai sauvée. Mais, pourtant, j’ai au fond du cœur quelque chose qui me dit : Oui, je verrai mon Dieu, j’aurai une place dans son beau ciel, je jouirai de lui… »

Humilité et charité
Ces deux maîtres mots l’habitent et conduisent toutes ses actions. Pour Mariam, l’une et l’autre vont de pair. Elle demanda : « Comment faire pour acquérir, mon Dieu, votre amour véritable ? Alors ce Dieu Tout Puissant s’est abaissé vers moi qui ne suis qu’une petite poussière. Voici comment il m’a fait comprendre : une âme qui veut avoir le véritable amour de Dieu désire que le bon Dieu soit aimé de tous. »
L’humilité est la condition même de la sainteté. « Aujourd’hui, la sainteté, ce n’est pas la prière, ni les visions (ou les) révélations, ni la science de bien parler, ni les cilices, ni les pénitences ; c’est l’humilité… » Point d’attention aux grâces exceptionnelles ni aux excès de zèle spirituel de son temps, l’important est cet abandon en toutes choses à l’amour du Seigneur. Mariam, se reconnaissant petite, le Seigneur a pu réaliser son œuvre en elle : « Heureux les humbles de cœur, le Royaume des cieux est à eux. » (Mt 5, 3) »
La charité est l’autre fruit de l’Esprit Saint. Il s’agit d’un amour inconditionnel pour le Seigneur et d’une attention permanente à la vie de ses proches. « Il n’y a que l’amour qui puisse remplir le cœur de l’homme », disait Mariam. A la suite de sainte Thérèse d’Avila, dans l’humilité, la charité et le détachement, elle a vécu le cœur au Ciel et les pieds sur terre. Peu à peu unifiée intérieurement par l’Esprit Saint, sa vie est devenue appel à la communion, à l’unité et à la charité concrète. « Quand vous voyez une déchirure à l’habit d’une autre, ne déchirez pas davantage ; mais coupez un morceau de votre habit pour raccommoder le trou… Jésus vous revêtira de la robe nuptiale. »
Ainsi, c’est dans un ultime élan de charité que Marie de Jésus crucifié accomplira son offrande : le 26 août 1878, elle meurt d’une gangrène au bras, après être tombée sur le chantier de construction du carmel, à Bethléem.

La clé d’entrée dans son jardin intérieur : la remise de sa vie à l’Esprit Saint

Dans le souffle de l’Esprit Saint, Mariam s’est laissé façonner par Dieu avec une simplicité d’enfant. Ainsi chaque événement de sa vie, chaque rencontre ont trouvé en lui leur lumière, l’aidant ainsi à connaître la volonté de Dieu et à la vivre. « Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir. » (Jn 16, 13)
« Ce matin, j’étais peinée parce que je ne sentais pas Dieu. Il me semblait que mon cœur était comme du fer. Je ne pouvais pas penser à Dieu ; et j’ai invoqué le Saint-Esprit, et j’ai dit : C’est vous qui nous faites connaître Jésus. Les apôtres sont restés longtemps avec lui sans le comprendre ; mais une goutte de vous le leur a fait comprendre. Vous me le ferez comprendre aussi. Venez, ma consolation ; venez, ma joie, venez, ma paix, ma force, ma lumière. Venez, éclairez-moi pour trouver la source où je dois me désaltérer. Une goutte de vous me suffit pour me montrer Jésus tel qu’il est… Et j’ai senti le feu allumé dans mon cœur. L’Esprit-Saint ne me refuse rien. »
Nous sommes ici au cœur de l’expérience de Mariam : « Esprit-Saint, éclairez-moi. Que dois-je faire et de quelle manière trouver Jésus ? » s’écriait-elle. Inconsciente de la profondeur de sa vie spirituelle, elle se nommait « le petit rien de Jésus » ; elle attendait tout de lui. C’est l’Esprit Saint lui-même qui l’a conduite dans cette voie d’intimité avec le Christ et de charité sans limite.
En témoigne la prière qu’il lui a inspirée : « Esprit Saint, inspirez-moi. Amour de Dieu, consumez-moi. Au vrai chemin, conduisez-moi. Marie, ma Mère, regardez-moi, avec Jésus, bénissez-moi. De tout mal, de toute illusion, de tout danger, préservez-moi. » Elle et devenue la compagne de beaucoup de chrétiens.

La joie de l’espérance
Nous avons évoqué l’humilité et la charité, clefs de voûte de la vie de Mariam. La joie et l’espérance sont deux fruits de son jardin si bien cultivé. En effet, son expérience spirituelle est un jaillissement de joie, une joie pascale, transfigurée par le mystère de la croix, feu de joie profonde que rien ne pouvait éteindre.
Vivre les Béatitudes est source de joie et de paix. Mariam en est un signe pour notre temps. Relevons rapidement trois dimensions de cette joie : la joie de se savoir aimée de Dieu, la joie de se donner dans la vie consacrée et la joie de l’espérance qui regarde toujours plus loin dans l’union au Christ Sauveur des hommes.

La joie de se savoir aimée de Dieu
La vie de Mariam nous rappelle l’indispensable besoin d’être aimé et d’aimer. Elle, si souvent blessée, trouva dans sa relation à Dieu et à la Vierge Marie la source qui répondrait à sa soif profonde. Les fruits immédiats, et parfois déroutants, furent des manifestations de joie, des extases, des paroles et des chants aux accents bibliques.
Car Mariam est une orientale amoureuse ! Son cœur déborde, elle le dit, elle le chante à travers des images qui évoquent le Cantique des cantiques : « Je ne puis me contenir : j’ai une paix, une joie si grandes !... Je ne sais pas ce que j’ai ni où je suis. Mon cœur et tout en moi se fond comme l’huile la plus claire, qui s’écoule doucement en moi… Je suis en Dieu et Dieu est en moi. Je sens que toutes les créatures, les arbres, les fleurs, sont à Dieu et aussi à moi… Je voudrais un cœur plus grand que l’univers. »
« Comme l’huile la plus claire », toutes ses capacités d’aimer fondent en elle et expriment la joie d’être aimée par Dieu. Cette union rejoint celle décrite par sainte Thérèse d’Avila ou saint Jean de la Croix. La transverbération du cœur est une signature particulière de cette relation d’amour : comme une blessure mystique où se croisent joie et souffrance, Mariam a été touchée par l’amour du Seigneur.

La joie de se donner dans la vie consacrée
Dans l’élan du premier appel, les étapes de sa vie religieuse oscillent entre des moments particulièrement douloureux et des joies intenses. Ainsi, le départ de la congrégation St Joseph de l’Apparition se conjugua avec la joie d’entrer au Carmel, l’épreuve de son séjour en Inde porta un fruit de joie très concrète où, après son retour à Pau, elle partit fonder le carmel de Bethléem.
Mariam cultiva la joie dans l’obéissance. Elle y fut très attentive tant dans les manifestations extraordinaires de sa vie spirituelle que dans la vie de communauté. En témoignent des récits où ses supérieures lui demandent de descendre d’un arbre où, en extase, elle était perchée.
Mariam témoigne ainsi de la joie dans le don de soi. Cette offrande, dans la vie baptismale et particulièrement dans la vie consacrée, porte des fruits de joie. Elle dit à notre monde que la vie trouve son sens profond dans ce don libre et aimant.

La joie de l’espérance
Dans la vie de Mariam, l’expérience de l’abandon ou du rejet croise régulièrement celle de l’amour de Dieu, source de paix et de joie. Les grandes étapes de sa vie sont marquées de ces deux teintes, un peu comme deux versants du mystère pascal. Rien ne l’arrêta car elle trouvait sa force et sa joie dans l’amour inconditionnel de Dieu.
La joie de l’espérance jaillit de cette attitude de foi qui traverse la nuit et s’attache à la seule certitude que Dieu est là. « Je ne sens presque jamais la confiance ; je n’ai aucun sentiment d’espérance ; mais j’espère contre toute espérance… »

Un pont, signe de réconciliation

Un lien prophétique
Le chemin spirituel de Mariam a une dimension prophétique, comme un pont entre l’Orient et l’Occident. Dans la tradition latine, au XIXème siècle, on ne parlait guère de l’Esprit Saint. Sans s’en rendre compte, Mariam fut un pont faisant bénéficier l’Occident des richesses de la tradition orientale. Cette identité orientale et l’action de l’Esprit Saint sont les clés de lecture de ce rayonnement. Les fruits de sa vie attestent la pertinence du témoignage de Mariam pour l’Eglise et la société actuelle en Orient et en Occident.
Si Mariam est un pont entre les deux cultures, elle offre à chacune la possibilité de retrouver ses racines et plus encore de s’ouvrir à l’œuvre de l’Esprit Saint. Pour beaucoup, en Occident, la réalité de Dieu n’est plus une évidence et l’invisible se réduit à ce que l’œil humain ne peut voir mais que des machines scrutent avec minutie. D’autre part, nombre d’orientaux, pollués par le matérialisme ou anéantis par les conflits sans fin, sont tentés de désespérer de cet invisible. Les sociétés occidentales et orientales ont besoin de retrouver identité, racines vivantes, vie spirituelle et esprit de fraternité pour avancer dans la paix et la confiance. Mariam a quelque chose à transmettre et à offrir à chacune pour les aider à faire ces pas vers la Vie.

Les arches de la réconciliation
Mariam est une sœur aînée dans la foi pour les chrétiens orientaux. En divers points, son expérience humaine et spirituelle les rejoint profondément. Dans la diversité de ses origines communautaires, dans l’expérience de l’exil et de la persécution ou encore dans les enjeux du monde arabe contemporain, elle les invite à être fiers de leurs racines, car elles sont bien vivantes !
Ce pont, qu’est Mariam, a trois arches, comme un triple signe de réconciliation : humaine (à cause du chemin de guérison de ses blessures personnelles), entre chrétiens (née melkite, devenue de rite latin, au contact des richesses et divisions de l’Eglise, elle invite à l’unité) et entre les peuples (au cœur des conflits de l’Orient).
Saint Jean-Paul II disait le jour de sa béatification : « Aujourd’hui plus que jamais les menaces qui pèsent nous incitent à faire de l’amour et de la fraternité la règle fondamentale des rapports sociaux et internationaux, dans un esprit de réconciliation et de pardon, en nous inspirant du style de vie dont la bienheureuse Marie de Jésus Crucifié donne l’exemple, qui vaut non seulement pour son peuple mais pour le monde entier. Puisse ce nouveau style de vie nous donner une paix, fondée non plus sur la terreur mais sur la confiance réciproque. »
La canonisation de Mariam est un signe de soutien pour les chrétiens d’Orient. Cet événement est une bénédiction pour l’Eglise au Proche et Moyen-Orient. Elle atteste de sa vitalité et de son rayonnement à travers les saints de son histoire, ceux des premiers temps, ceux du monde contemporain – Mariam est de ceux-ci – et les martyrs d’aujourd’hui. Dans un contexte de difficultés et d’une certaine humiliation, nos frères y voient une reconnaissance de l’existence chrétienne en Orient.

Conclusion

Désormais, sainte Mariam est une sœur aînée pour tous les chrétiens d’Orient et d’Occident. Chacun peut être rejoint par la simplicité de sa vie et de ses paroles. Images, paraboles, poésie expriment un au-delà des mots, un au-delà du visible, bien réel pour le cœur qui s’ouvre à l’Esprit. Les mots recueillis de Mariam sont autant de portes ouvertes vers l’invisible ou depuis l’invisible pour nous inviter à entrer dans l’intimité de Dieu. Combien de personnes disent avoir trouvé en Mariam une sœur aînée pour les entraîner vers le Christ !
A très gros traits, nous venons de cueillir quelques fruits de la vie et du témoignage de Mariam. Un appel à vivre dans l’Esprit Saint, unis au Christ rédempteur, ouverts à l’invisible communion dans la charité et l’humilité. Tout un programme, comme un pont entre Ciel et Terre, entre Orient et Occident !

Réagir à cet articleRéagir à cet article

Votre réaction

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Agenda
novembre 2019 :

Rien pour ce mois

octobre 2019 | décembre 2019

newsletter